Architecture durable : le monde rural innove avec une équipe d’architectes constructeurs

Écrit par Martin Dizière. Publié dans Patrimoine public (gestion, travaux, sécurité...).

De septembre 2017 à novembre 2018, date de l’inauguration, il aura fallu moins de 15 mois pour que le projet de « Maison pour tous » de la commune de Four (Nord Isère) devienne réalité : une aventure unique en France.

 

Les 21 étudiants du designbuildLAB de l’Ecole Nationale Supérieure d’Architecture de Grenoble accompagnés de leurs enseignants Marie et Keith Zawistowski ont fait l’expérience de concevoir et construire collectivement un équipement public, projet démonstrateur d’intérêt général, en collaboration avec les futurs usagers, les élus et les professionnels de la construction. Un pari ambitieux qui a amené les étudiants à concevoir le projet, déposer le permis de construire, rédiger les marchés de travaux confiés à des entreprises, participer aux travaux sous la tutelle des artisans et entreprises, et réaliser la construction pour de certaines opérations (bardage en bois brûlé, aménagements paysagers en béton, etc.). Une vraie révolution pour des architectes souvent perçus comme éloignés de la réalité du terrain et des entreprises et un projet innovant ancré dans le local.

Savoir utiliser les ressources et savoir-faire locaux, matériaux bio- et géo-sourcés

Ce projet a été l’occasion de poser un regard critique sur les méthodes de construction actuelles et d’expérimenter des alternatives écologiques via l’emploi de matériaux biosourcés et locaux et de techniques constructives de la région (le pisé).

L’emploi de la terre crue issue d’une carrière locale fait écho au bâti historique du village où le pisé tient une place majeure, notamment pour la construction des bâtiments agricoles. Le projet traite cette technique ancestrale de manière contemporaine, en proposant une réponse satisfaisante aux exigences thermiques actuelles et aux usages. Le bâtiment étant une salle associative, utilisé donc ponctuellement, il devait être en mesure d’être chauffé très rapidement puis de conserver cette chaleur. Les murs de pisé sont donc isolés avec de la fibre de bois, mais l’aspect de la terre crue est conservé à l’extérieur comme à l’intérieur grâce à des parements en pisé préfabriqués venant habiller les parois intérieures qui permettent de gérer l’hygrométrie à l’intérieur.

La terre, en plus d’être un matériau naturel, possède de nombreuses propriétés : elle est incombustible, régulateur d’hygrométrie, recyclable et économique. Cela s’inscrit également dans une démarche de réemploi et d’économie des matériaux, en offrant à des industriels locaux une possibilité de valoriser cette terre stérile, résultant de l’extraction de granulats mais qui ne peut servir comme eux à la composition d’un béton.

Pour éviter tout traitement chimique du bois, un bardage de douglas issu d’une scierie locale est pré-brûlé, ce qui permet de le protéger naturellement contre les intempéries, les incendies, les insectes, les UV et l’humidité. Cette technique écologique améliore la tenue du bois dans le temps et nécessite peu d’entretien : il suffit d’appliquer de l’huile de lin tous les 10 ans, afin de nourrir le bois et assurer ainsi son bon vieillissement.

 

 

Le bois est aussi employé comme isolant naturel et écologique, sous forme de fibre de bois, matériau issu de la filière bois local et du traitement des déchets de bois industriels.

De plus, le zinc, matériau recyclable, pérenne et facilement réparable, est employé en couverture.

 


Une pédagogie innovante unique en France : témoignages croisés

Marie et Keith Zawistowski, vous êtes les enseignants de ce master, que vous avez créé ensemble aux USA en 2008 et que vous développez désormais au sein de l’ENSA de Grenoble. Qu’est-ce qui motive votre démarche originale ?

Nous voulons promouvoir une architecture écologiquement et culturellement durable, et pour ce faire il est essentiel d’éveiller la conscience citoyenne des étudiants, leur faire vivre l’expérience de l’intégralité du processus, sans oublier la relation avec les futurs usagers. Nous voulons faire comprendre aux étudiants qu’un projet de construction est bien plus large qu’un simple bâtiment, mais qu’il s’agit d’un véritable processus, d’une aventure humaine.

Vous citez le proverbe « ils ne savaient pas que c’était impossible, alors ils l’ont fait ». Qu’entendez-vous par là ?

Ce projet ne respecte aucune habitude classique, les techniques constructives sont innovantes, le mode de réalisation n’est pas conventionnel avec du mécénat d’entreprise, la participation active des étudiants et la participation ponctuelle des habitants, des associations, des élus. De plus, notre pédagogie sort du cadre classique universitaire, en faisant disparaitre la frontière entre le théorique et la pratique. Si l’on avait écouté tous les oiseaux de mauvais augures, rien n’aurait pu être possible et pourtant, grâce à l’engagement collectif et à l’ouverture d’esprit de tous les participants, ce projet s’est bel et bien fait! Comme l’a montré « l’état de l’art » qui a accompagné la mise en œuvre du projet, c’est la première expérience de ce type en France et peut-être en Europe. Nous nous basons sur notre expérience réalisée aux USA qui a été une réussite, et sur les avancées pour l’enseignement en architecture qu’ont permis les expériences menées par nos collègues de l’ENSAG aux Grands Ateliers depuis plus de trente ans.

Justement, comment avez-vous pu réaliser cet ERP d’une qualité architecturale indéniable, en si peu de temps, avec un montage où des étudiants contribuent à la réalisation, les entreprises apportent du mécénat... ?

La mise en œuvre de ce projet a été soutenue par la Région, qui a mené une étude juridique sur l’opération. Nous pensions au début pouvoir travailler en simple partenariat avec les entreprises intéressées par ce projet innovant, la réalisation entrant dans le cadre d’une coopération publique / publique entre un établissement d’enseignement supérieur public et une commune. Or cela n’a été possible qu’en partie. Le don de matériau des entreprises ou la mise à disposition de compétences est considéré comme du mécénat, mais pour la partie réalisation par des entreprises nous avons dû procéder à une procédure de marché public sans privilégier les entreprises s’étant portées volontaires comme partenaires.

Vous êtes en quelque sorte les pionniers de l’économie circulaire dans la construction publique ?

Un des objectifs du projet pédagogique est d’initier d’autres relations entre les acteurs de la construction, moins segmentées, plus participatives, avec des échanges entre les concepteurs et les bâtisseurs, les entreprises, les étudiants, la maitrise d’ouvrage, les habitants, les associations... Il s’agit pour nous de créer des cercles vertueux où chaque partie apporte sa pierre à l’édifice et vient enrichir l’ensemble. Et tous les participants peuvent être fier de ce projet, qui à présent va développer tout son potentiel en ouvrant au public.

 

Timur Ersen, vous êtes artisan pisé pour ce chantier de maison pour tous. Comment êtes-vous arrivé dans ce projet ?

C’est un collègue artisan pisé, Martin Pointet qui m’a parlé de ce projet auquel j’ai postulé avec mon entreprise l’Atelier Kara. Je suis artisan pisé mais aussi architecte. Passionné par la technique du pisé, qui a été délaissée depuis l’industrialisation de la construction, l’invention du béton et l’évolution d’un modèle économique qui rend difficile l’utilisation de technique intenses en main d’œuvre comme le pisé.

En tant qu’architecte, j’ai toujours été intéressé par l’acte de bâtir et la compréhension de la matière, c’est pourquoi lorsque j’ai découvert le pisé et me suis passionné pour cette technique, j’ai appris sur le terrain en tant qu’ouvrier ce qui me mène désormais à cette double pratique d’architecte et en parallèle d’artisan. Ce projet m’a tout de suite séduit, car il allie un langage architectural contemporain avec un matériau traditionnel.

Qu’avez-vous fait pendant ce chantier ?

J’ai joué le rôle de l’artisan pisé, à savoir trouver la bonne terre à pisé au plus proche du site, effectuer des tests pour valider la qualité de la terre et réaliser les ouvrages (murs porteurs et parements), avec la spécificité de former sur le tas les étudiants, qui ont été la main d’œuvre pour la réalisation du pisé.

Pourquoi selon vous le pisé a un avenir ?

Comme je le disais précédemment, le pisé est une technique ancienne qui a été délaissée, et c’est pour cela qu’elle a un potentiel de développement phénoménal. On ne sauve pas le monde parce que l’on construit en pisé par contre cette technique apporte une réponse aux problèmes écologiques actuels : matériaux 100 % recyclable, matériau local avec un impact carbone faible, régulateur naturel d’humidité, forte inertie. Cela offre un choix de pouvoir faire autrement. Ce bâtiment est le premier ouvrage public en pisé porteur que je réalise et les exemples contemporains sont rares pourtant il suffit de regarder les bâtiments anciens du village, la plupart sont en pisé et sont là depuis des siècles pour certains!

Il reste à trouver le modèle économique, car cette technique nécessite beaucoup de main d’œuvre et donc coûte cher. Il faut explorer d’autres voies, comme les chantiers participatifs, ce qui a été fait avec les étudiants ici ou avec des habitants sur un autre projet que j’ai fait en Suisse, ou en développant des machines pour améliorer l’efficacité du travail du pisé, ou encore mieux changer notre modèle économique.

Quel a été votre ressenti lors de ce chantier ?

Il y a eu une convergence exceptionnelle sur ce chantier : une maitrise d’ouvrage ouverte au pisé et à l’innovation, des architectes et un bureau d’étude structure qui valident les solutions « non conventionnelles », la présence des étudiants et de leurs enseignants, tous avec une motivation XXL et des relations entre acteurs qui ont maintenu un climat positif tout au long de l’opération. D’habitude, chaque corps de métier réalise son travail et cela s’arrête là. Ici, nous avons tous eu beaucoup de retours positifs sur la qualité de notre travail, de la part de la maitrise d’oeuvre, mais aussi de la mairie, des habitants, des associations...


Magdeleine Audrerie, vous êtes étudiante à l’ENSAG, Master AE&CC, DesignbuildLab et avez participé à ce projet : qu’en retenez-vous ?

Avec le recul, je me rends compte du fossé pédagogique entre l’expérience vécue d’une année à concevoir et construire un projet concret et un master « conventionnel ». Le temps du chantier m’a exposé l’importance de la complicité entre l’architecte-savant et l’architecte-bâtisseur.

Le rapport avec les divers acteurs m’a réellement intéressée tout au long du processus de conception et davantage sur le chantier. Sur le terrain, j’ai pu sentir l’étonnement et l’envie de certains artisans/entreprises à transmettre un métier, à des étudiants curieux d’apprendre leur savoir-faire. Il m’est apparu de vraies complicités dans ce cadre du travail avec mes camarades ou certains artisans. Le chantier m’a aussi permis de rétablir un équilibre entre l’apprentissage théorique et technique, en participant par exemple : à la pose des caissons de charpente avec les charpentiers, de la couverture en zinc avec les couvreurs, à la construction des murs avec l’artisan pisé Timur Ersen, ou bien à l’élaboration en autonomie des murets et de l’amphithéâtre en béton.

En vous confrontant à la réalité de la construction, quels enseignements tirez-vous de cette expérience ?

Au début de l’année, lors de la création du programme, 150 m2 nous paraissait très juste, notamment vis-à-vis de toutes les demandes programmatiques à y intégrer. Mais la réalité du chantier m’a fait comprendre la signification de chaque ligne tracée sur un plan et des difficultés que cela peut impliquer.

Il me semble aussi que le projet a perdu certaines intentions premières par faute de temps, de connaissance, ou de visu entre les différents acteurs. Je pense que les normes contraignantes pour ERP y ont beaucoup joué. Par exemple, le bâtiment n’est pas aussi léger que nous l’avions initialement imaginé, par rapport à son empreinte écologique, au choix des matériaux qui se voulaient uniquement locaux. Aussi, une économie de matière tels que le béton et les ferraillages aurait pu être faite, ainsi qu’un travail davantage poussé sur la thermique aurait pu éviter des incohérences architecturales.

Quels sont les points particulièrement réussis ?

La qualité spatiale qui est offerte par l’ensemble des bâtiments, l’unité apportée par les différentes matérialités, la symbolique de l’utilisation contemporaine de la terre, l’utilisation de matériaux de qualité.

Et les points d’amélioration ?

Il aurait été intéressant d’intégrer encore plus les habitants lors du dessin du projet et de les impliquer davantage lors de la phase de construction. Il me semble aussi que l’aspect chantier/école serait intéressant à développer dans le futur, que ce soit pour des jeunes ou des reconversions professionnelles.

En conclusion

L’appréhension globale de la conception à la réalisation de la maison pour tous, m’a permis d’amorcer ma vision personnelle sur l’éthique de l’architecte et de son architecture. Il est clair que notre expérience et aussi la thématique du master (Architecture Environnement & Cultures Constructives) va jouer un rôle important dans la direction de ma discipline architecturale. Timur Ersen est justement un exemple d’architecte-artisan qui m’a beaucoup questionné sur le sens à donner à ce métier.

 

Laura Tinas, vous êtes aussi étudiante sur ce projet, en quoi cette expérience prépare l’évolution du métier que vous allez bientôt commencer à exercer ?

J’ai pu saisir comment le fait de concevoir puis de construire collectivement permettait de faire émerger les compétences de chacun et combler leurs lacunes par l’expérimentation et la transmission de savoirs. Cela n’est évidemment possible qu’en remettant en question la place de l’architecte et son rapport aux autres corps de métier, de mieux comprendre le passage du dessin au bâtiment édifié.

Ce projet fut l’occasion pour moi de bousculer mes certitudes et d’entamer une réelle réflexion sur l’avenir de ma pratique de l’architecture : Quels sont les enjeux actuels de l’architecture - environnementaux, économiques, culturels, sociaux – et comment vais-je m’en saisir, les confronter à mes valeurs et mes envies, pour forger un projet professionnel cohérent ?

 

Ainsi, ce type de projet n’est pas seulement participatif, il n’est pas seulement collaboratif, il associe maitrise d’ouvrage, maitrise d’œuvre, maitrise d’usage et entreprises dans la création d’un ouvrage public au plus près des attentes d’une communauté humaine, adapté aux spécificités du territoire.

A l’heure des restrictions budgétaires, de la transition écologique, des plans bâtiments durables et des plans de rénovation énergétique, ce type de projet élargit les horizons du possible. Une bonne inspiration pour nos réalisations futures.

Martin Dizière

 

Les chiffres clés

 

Les coûts

  • Coût études (€ HT) : 34 605 € contrôle technique et SPS inclus
  • Coût travaux (€ HT) : 469 216 € bâtiment / 61 375 € aménagements extérieurs
  • SHON (m²) : environ 150 m²
  • Coût travaux € HT / m² 3 128 € HT/m² (1 665 €HT/m² avec subvention)

Le financement :

  • Mairie : 299 773 €
  • Appel à Projet Région : 50 000 €
  • Financement Région programme Innov’HA : 19 440 €
  • Subvention Conseil Départemental : 70 000 €
  • DETR : 123 287 €
  • Fond de Concours CAPI : 38 333 €
  • Fondation de France : 43 000 €
  • Caisse des Dépôts : 40 000 €
  • Contribution LabEx AE&CC : 15 000 €
  • Valeur contribution Ministère de la Culture / ENSAG : 106 175 €
  • Valeur main d’œuvre bénévole étudiants et enseignants : 152 650 €

Les dates clés :

  • Etudes : septembre 2017 – janvier 2018
  • Durée des études : 5 mois
  • Dépôt PC : novembre 2017
  • Début des travaux : mars 2018
  • Durée des travaux : 8 mois
  • Réception : novembre 2018

Le mécénat :

  • Gros œuvre par Chanut
  • Béton donné par Cemex
  • Terre donnée par Cemex
  • Gros œuvre par Chanut
  • Visserie par SFS Intec
  • Isolant par Steico et Foamglas
  • Luminaires extérieurs : Bouygues énergie avec le fournisseur Airis

La participation :

Participation des habitants :

  • 1 journée bénévole
  • hébergement des étudiants chez les habitants
  • 4 réunions publiques (22.09.2017, 06.10.2017, 20.10.2017, 02.02.2018)
  • évènements (festival Grains d’Isère) et visites chantier

Participation des élèves :

  • atelier dessin / maquette
  • atelier pisé

Participation des associations :

  • 2 réunions de rencontre associations,

Participation des élus :

  • réunions mensuelles avec comité de pilotage


Liens :